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Rythmes urbains

" Les gens sont la matière de la cité, mais son ordonnance et son gouvernement en sont la forme. " (Aristote)

Quoique cela puisse paraître étonnant pour certains adeptes de l'art contemporain, en ce début du troisième millénaire, la représentation de la ville continue de s'immiscer dans les créations picturales de certains peintres dont la démarche esthétique se poursuit parfois dans la tradition. Parmi eux, Arto Yuzbasiyan y apporte une vision d'une étonnante et paradoxale vitalité qui lui est propre.

Toronto Street Scene

Épris par ses paysages urbains contemporains, qui pour la plupart représentent Toronto, le regardeur songe inévitablement aux cités européennes de la fin du XIXe siècle ou du début du siècle suivant dans lesquelles fourmillaient la vie, les humains avec leurs habitudes et leurs idées. À force de les contempler inlassablement, mais surtout sachant que le monde occidental a toujours attaché plus d importance à la forme édifiée de la ville qu'aux affects sociaux, on arrive inévitablement à se demander quel serait le côté de la ville qui ressort le plus dans les toiles de Yuzbasiyan : sa forme ou sa matière, voire son âme ? Comment arrive-t-il à distinguer l'une de l'autre, si toutefois il y a distinction à faire

La Ville était, à l'origine, une création sumérienne de l'espace statique fortement ancrée dans le savoir social, haut lieu de l'urbanité, suscitant une forte communication entre les affects, les biens et les personnes. Cependant, chez les Romains, elle a toujours été conçue à la fois comme urbe (territoire civique de la ville) et civitas (communauté des citoyens qui l'habitent) ou, selon les termes d'Aristote cités plus haut, comme " forme " et " matière ". À travers les millénaires, la ville s'est construite, transformée, agrandie, bref elle a évolué autant dans sa forme que dans sa matière. De nombreux artistes, à différentes époques, ont su saisir dans leurs œuvres uniquement la forme de la ville, mais d'autres ont su capter plutôt son âme. Au Canada comme au Québec, depuis leur apparition en tant que nouveau genre pictural, les scènes urbaines ont été généralement éclips9es par les œuvres qui mettaient à profit le paysage naturel tel que représenté par les artistes du fameux Groupe des Sept, et, par ce fait même, elles ont provoqué moins d'engouement de la part du public, mais aussi des artistes.1

Pourtant, cela n'a pas empêché qu'il y ait une forte demande de la part des collectionneurs pour les scènes urbaines canadiennes. Dans un esprit similaire, on pourrait suivre les récentes créations picturales de Yuzbasiyan citées dans le présent catalogue et qui font l'objet d'une exposition intitulée " Rythmes urbains " à la Galerie Vincent d'Ottawa.

TorontoÀ l'instar d'un Adrien Hébert, d'un Philip Surrey ou, plus près de nous, d'un John Little, les œuvres de Yuzbasiyan jouent des ingrédients essentiels qui en appellent aux notions de composition, de construction, de rythme, de silence ou de bruit pour arriver à concevoir une éblouissante orchestration de l'espace que la couleur accompagne par des tons divers, rompus et variés.

"I'm trying to bring out the uniqueness of the city, Yuzbasiyan explains. I'm an observer, as well as an interpreter. I let myself become part of the picture. Although, I have a natural affection for older buildings, for sentimenta l reasons not always aesthetic, I like the whole spectrum." ("J'essaye de capter le côté unique, exceptionnel de la ville. Je suis un observateur aussi bien qu'un interprète. Je me laisse moi-même devenir une partie du tableau. Bien que j'éprouve une affection naturelle pour les bâtiments anciens, pour des raisons sentimentales et non pas toujours pour des raisons esthétiques, j'aime le spectre dans sa totalité.")

Exceptionnel, l'œuvre d'Arto Yuzbasiyan l'est à plus d'un titre. Notamment par une appréhension de l'interprétation du paysage explicité aussi bien par l'utilisation de pigments chromatiques que par la construction objective topographique du lieu urbain. Au point qu'il est difficile de dire laquelle est en amont de l'autre. Mais ce que d'aucuns ont apprécié chez lui est justement l'imbrication de l'interprète et du topographe du paysage. C'est ce qui constitue la force et la singularité de sa démarche picturale.

Réalisées à partir d'un point de fuite central qui souligne fortement une perspective albertienne et structure l'espace bidimensionnel de la toile, puis au moyen d'autres plans venant se greffer autour de ce point central, comme on peut voir dan s Dundas Street East, et de diverses touches chromatiques répandues sur toute la surface, les peintures d'Arto Yuzbasiyan visent à redéfinir et à remettre en question la notion de paysage urbain en faisant appel à une interprétation à la fois subjective et objective d'un lieu donné à un moment donné, que ce soit le soir ou le jour, l'été ou l'hiver. Ces tableaux comportent pour la plupart des rues coiffées par des immeubles dont l'architecture connote, on dirait, un espace urbain descendu d'un tableau du début du XXe siècle auquel s'ajoute le bourdonnement des voitures, des tramways, des piétons surpris en train de marcher ou de magasiner.

Autant dans ses aquarelles que dans ses peintures à l'huile, tout semble figé: " les temps " sont suspendus (King Street East Winter Evening) dans des morceaux de réalité saisis à des moments précis (Lower Manhattan), attirant ainsi l'attention du spectateur sur une infinité des détails. Et, par ce fait même, l'artiste nous suggère sa position dans le paysage : sur le trottoir, au milieu de la rue, à l'intérieur d'un magasin, à l'étage d'un immeuble, devant une maison, en haut d'une ruelle, et ainsi de suite. Mais, qu'on soit à la place du peintre (Saint James Cathedral) ou d'un de ses nombreux p ersonnages inconnus, chapeautés ou parapluie à la main, qui traversent les rues précipitamment (Toronto Queen Street West), peu importe, on se sent envahi par l'atemporalité du paysage qui se fige sur la toile traînant avec elle les rouges briques, les blancs cassés, les gris verdâtres dans une infinité des tons chromatiques intenses.

Au-delà de ces éléments iconographiques qui composent ses toiles, l'artiste ne se contente pas seulement d'interpréter le paysage urbain, mais il est porté à dégager une critique de ce qu'Aristote appelait la matière qui compose la ville en son essence. L'attitude des personnages, selon le peintre, en dit long : surpris de dos ou de face dans leurs gestes quotidiens, avec des expressions du visage indéterminées, presque effacées, ils semblent ainsi se dissoudre dans le paysage urbain, car ils paraissent être indifférents à ce qui les entoure. Ainsi, le peintre ne voudrait-il pas laisser sous-entendre à quel point les tâches quotidiennes de la vie exercent une emprise sur les gens ?

Bref, autant dans leur attitude physique que dans leur portrait psychologique, les personnages de Yuzbasiyan déterminent d'une certaine façon la forme de la ville, mais constituent aussi définitivement sa matière, son âme sans quoi la cité ne pourrait pas subsister.20Devant ces paysages citadins à couper le souffle, il serait intéressant de saisir de quel côté le regardeur aimerait se trouver : celui du peintre ou d'un de ses personnages?

Florentina Lungu, B.A., M.A.
Historienne de l'art et critique

1 - We can refer here to the latest studies on this period by Esther Trépanier, Art Historian, Professor at the Université du Québec C3 Montréal, among others: Univers urbains. La représentation de la ville dans l'art québécois du XXE siècle, Quebec, Musée du Québec, 1998; Peinture et modernité au Québec 1919-1939, Quebec, Nota Bene